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The International Journal of Psychoanalysis

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Prochain numéro

Mai 2007
aux Edition In Press

The International Journal of Psychoanalysis

« JAMAIS DEUX SANS TROIS »

Esquisse pour la compréhension de la névrose traumatique

Dianne CASONI
5592, rue Canterbury, Montréal, QUE h2T 1S9, Canada

(© Copyright International Journal of Psychoanalysis)
Texte à imprimer

Après une revue des travaux de Freud sur le traumatisme (1916-1917, 1920, 1926, 1933, 1939), cet article développe l'idée qu'une scène traumatique peut être investie comme un écran défensif par les victimes d'agression sexuelle qui, comme Madame D., s'écroulent quelques jours après une agression. Suite à une première tentative de déni, le Moi est submerg knee active plus é de contenus jusqu'alors refoulés. La répétition est considérée comme un moyen d'abréagir le trauma en cherchant à lier cet excès d'excitation. La répétition échoue en raison de son caractère compulsif, laissant la victime dans un état de détresse dans lequel elle a recourt au déni, au clivage et à la projection (Freud, 1920). Cependant, cette stratégie maintient paradoxalement la victime dans un état de détresse. L'auteur suggère que le Moi ainsi débordé recourt à une stratégie défensive à trois niveaux. Au premier niveau, la fixation au trauma permet un premier déplacement analogue à ce qui se passe dans le souvenir-écran. Au deuxième niveau, l'adoption d'une identité basée sur le statut de victime contribue à renforcer ce déplacement. Au troisième niveau, une identification à l'agresseur consolide cette stratégie défensive en donnant un sens à l'hostilité éveillée par l'agression sexuelle subie.

Depuis la théorisation initiale de Freud à propos d'une origine traumatique de l'hystérie (Breuer & Freud, 1893), le concept de trauma occupe une place importante dans la littérature psychanalytique. Bien qu'il n'ait jamais nié l'influence des événements de la réalité sur l'équilibre psychique, l'abandon par Freud de sa neurotica a néanmoins marqué un tournant vers l'exploration plus approfondie de la réalité psychique. S'il continue à se référer au trauma dans plusieurs de ses écrits, ce ne sera plus désormais dans une perspective étiologique. Or la réalité clinique, comme Freud lui-même le rappelle plusieurs fois (1915, 1917, 1918, 1920, 1926, 1933, 1939), ne cesse d'imposer l'évidence que certaines personnes sont à ce point affectées psychiquement par un évènement traumatique qu'elles en perdent tous leurs moyens. Je propose au cours des prochaines pages de discuter l'exemple clinique d'une femme qui, suite à une agression sexuelle, a presque cessé de vivre.
Ne pouvant rendre justice dans ce court article aux nombreux auteurs qui, depuis Freud, se sont penchés sur le problème du trauma, je me limiterai à présenter quatre concepts-clés qui m'apparaissent utiles pour comprendre les conflits éveillés chez certaines victimes d'agression sexuelle. Outre le concept freudien d'après-coup, les concepts de trauma-écran, d'identité de victime et d'identification à l'agresseur se trouvent parmi les notions clés qui serviront de toile de fond à la discussion. La présentation du cas de Madame D. servira à illustrer et à discuter ces conceptualisations.

Quelques notions-clés

L'après-coup

Même si le débordement du Moi s'explique d'abord et avant tout dans une perspective économique, le travail psychique qui peut être initié par l'après-coup ne se résume pas à ce seul aspect. En ce sens, la notion d'après-coup, puisqu'elle rend compte de l'importance de la temporalité dans la causalité psychique, permet de comprendre tant le délai entre l'événement traumatogène et l'apparition de la névrose traumatique que les vicissitudes interprétatives qui peuvent survenir après le trauma (Freud, 1895, 1918, 1939).
Suite au trauma, le Moi ne parvient visiblement plus à contenir une poussée pulsionnelle jusque là refoulée grâce à des contre-investissements relativement efficaces. La notion d'après-coup permet ainsi d'imaginer l'effraction au niveau du Moi d'un contenu jusque là inconscient et qui prend soudainement, à la faveur de l'impact associatif provoqué par un événement extérieur, une place trop importante et inassimilable pour le Moi. L'après-coup permet de comprendre l'effraction, le débordement du Moi, l'impact psychique d'un retour brutal du refoulé. Ainsi, l'après-coup décrit comment quelque chose perçu comme inconnu, inscrit en soi mais incompris peut soudainement prendre un sens nouveau qui apparaît non intégrable pour le Moi. Dans le modèle freudien (1895, 1918), c'est le sexuel qui, pour des motifs de développement génétique, n'est pas compris lors de la première inscription et qui prend un sens nouveau qui déborde le Moi lors de l'événement ultérieur. Freud (1918, 1939) précise qu'il s'agit d'une levée du refoulement. Dans le cas des victimes d'agression sexuelle, est-ce le sexuel inconscient qui, libéré du refoulement, déborde le Moi ou est-ce une poussée pulsionnelle d'une autre nature? Le cas échéant, quelle en serait la nature?
Pratiquement toutes les victimes affectées psychiquement par un événement traumatique comme une agression sexuelle se plaignent que cet événement leur a enlevé quelque chose, que l'agresseur s'est emparé de quelque chose de fondamental en elles. Comme si l'impact déséquilibrant de certaines agressions s'étendait aussi au plan structural, tel que décrit par la seconde topique, et non pas simplement au niveau économique. Les victimes ont l'impression angoissante que dorénavant plus rien ne sera pareil, qu'elles ont perdu à jamais quelque chose de leur identité qui renvoie à un bouleversement des repères identificatoires structurant l'appareil psychique. Il y a donc mise en échec de l'après coup car il y aurait chez ces victimes un achoppement du travail d'élaboration mentale, si tant est que la notion d'après-coup est comprise suivant Modell (1990) et Cournut (1991), c'est-à-dire comme offrant au sujet la possibilité premièrement d'accéder à un contenu jusque là inassimilable puis de l'intégrer. Il faut aussi invoquer un échec de l'après-coup pour expliquer la persistance dans le temps du déséquilibre psychique qui se produit chez certaines victimes. Mais la grande difficulté est surtout le temps très long que prennent les victimes pour retrouver un certain équilibre psychique, ce qui nécessite aussi l'ajout d'autres outils conceptuels.

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Le trauma-écran

Cournut (1991) se demande ce que cache la répétition consciente de la scène du trauma. Selon lui, toute la scène de l'agression réelle peut servir d'écran protégeant l'individu des conflits inconscients que l'agression a brutalement ranimés en lui. Je propose d'utiliser le terme de trauma-écran pour décrire ce à quoi Cournut fait référence, et qui rend bien compte du phénomène fréquemment observé chez les victimes d'événements traumatogènes en ce que le souvenir de l'événement est sans cesse repris, rejoué en rêveries, en cauchemars et en «flashbacks» angoissants. Toute la vie psychique semble se focaliser sur l'agression et, en en rappelant les détails et les émois, replonger sans cesse l'individu dans le drame réel qu'il a vécu mais sans toutefois donner lieu à un travail psychique, comme le souligne Freud dans Au-delà du principe du plaisir (1920). Ce surplace psychique rappelle ce que Laplanche (1970, 1988) décrit, dans un contexte intersubjectif, comme l'intromission qui agit en tant qu'implant étranger que le sujet ne parvient pas à intégrer dans son psychisme et qui fait irruption en après-coup à la faveur d'un évènement ultérieur.
Freud (1920, 1939) affirme que la répétition du trauma à travers les rêveries diurnes et les cauchemars visent la maîtrise par la victime de l'état de passivité impuissante qui l'a marquée lors du trauma. Cette idée, lorsqu'elle est appliquée à l'utilisation du trauma comme écran suggère que, même si le but était une maîtrise de l'effraction à travers sa reviviscence, le trauma servirait néanmoins à occulter les contenus inconscients qui y sont associés. En outre, la notion de trauma-écran renvoie à tout ce qui demeure caché par le souvenir répétitif du trauma tel qu'il a été vécu dans la réalité.
Ainsi, le modèle du trauma-écran rappelle essentiellement celui du souvenir-écran (Freud, 1904). La richesse clinique de la notion de trauma-écran apparaît ainsi dès que l'on s'attarde à ce qui reste caché par la focalisation sur la scène de la réalité. Pourquoi tant de gens qui subissent un trauma sont-ils contraints de repasser en eux-mêmes, de façon inlassable, des images qui sont toujours sources d'autant d'angoisse? Vraisemblablement, ce pourrait être que parce qu'ils croient inconsciemment se protéger ainsi contre quelque chose de beaucoup plus angoissant, de beaucoup plus inadmissible pour le Moi. Le déplacement effectué par la focalisation sur le trauma-écran permet, en ce sens, un maigre répit en portant l'attention sur le représentant de la réalité, l'agresseur qui, aux yeux de la victime, devient possiblement porteur du tout de sa propre pulsionnalité sexuelle destructive.
La confrontation imprévue avec un recoin caché de sa propre psyché contenant un amalgame de pulsions partielles sexuelles destructrices semble donner lieu, au-delà du débordement initial, au sentiment de dépersonnalisation dont se plaignent si fréquemment les victimes d'agression sexuelle. Quand la victime se plaint que l'expérience de l'agression l'a rendue dorénavant étrangère à elle-même, il semble bien qu'elle rende compte de sa rencontre avec un autre qui bouleverse son rapport à ses propres pulsions partielles sadiques destructrices. Ceci constitue paradoxalement en quelque sorte le trauma véritable et habilement caché du Moi par l'élection du trauma comme écran. Le trauma dont l'individu a été victime agit ainsi comme un aimant, attirant les contre-investissements vers lui et vers la conscience.

Une identité de vicitme

Le traitement psychanalytique de quelques victimes d'agression sexuelle m'a permis de constater l'importance qu'accorde l'individu à son identité de victime. En effet, puisque les défenses mises en place sont souvent de nature projective (Freud, 1920), il devient impérieux pour bon nombre de victimes de surinvestir une identité de victime afin de se protéger du lien inconscient qui s'établit avec l'agresseur et sa violence. Le prix à payer est toutefois élevé car ces stratégies défensives maintiennent l'individu dans le débordement et empêchent l'amorce d'un travail d'élaboration psychique.
La victime dira souvent que l'agressivité, la colère ou la rage qu'elle ressent ne lui appartiennent pas, disant que c'est l'agresseur qui a mis ces affects en elle. Ainsi, d'une part, en identifiant l'agresseur et sa violence sexuelle comme autant d'intrus en lui, l'individu n'a d'autres choix, en raison de ce clivage/projection, d'adopter l'identité complémentaire, c'est-à-dire celle d'une victime. D'autre part, une telle fixation au trauma, comme le suggère Freud (1920, 1933, 1939), renvoie à l'idée d'un arrêt des mouvements d'investissement libidinaux. La fixation de l'investissement narcissique sur une identité de victime semble en découler. Il peut apparaître certes simpliste d'évoquer l'idée même d'une identité de victime en parlant d'un individu qui a subi dans la réalité une agression. Cependant le besoin pressant de se définir ainsi, même longtemps après le trauma justifie cette notion. Les buts défensifs poursuivis par la définition de soi comme victime sont assez évidents, notamment en rendant plus étanche la focalisation sur le trauma-écran. De plus, la vision de soi comme victime sert de rationalisation à la colère. Enfin, l'identité de victime constitue l'image complémentaire inverse qui découle du recours à l'identification à l'agresseur. En effet, le clivage et la projection qui font partie intégrante de ce mécanisme de défense impliquent une telle dichotomie.

Identification à l'agresseur

Suivant les indications de son père, Anna Freud (1949) accorde un sens contraphobique à l'identification à l'agresseur. Cependant, elle ne fait pas ressortir l'importance des pulsions propres de l'individu. Dans les cas qui m'intéressent, la crainte de la victime de ressembler à l'agresseur en raison de la colère consciente ou préconsciente qui est ressentie envers lui n'apparaît pas suffisante pour justifier autant de désorganisation psychique. En effet, ce n'est pas tant à ce niveau que se joue le lien identificatoire hautement conflictuel effectué avec l'agresseur mais bien davantage au niveau du rappel brutal de l'existence en soi de la pulsionnalité inconsciente propre, désordonnée et violente. Ce serait la confrontation imprévue avec ces représentations inconscientes qui perturberait autant la victime.
En ce sens, trauma-écran, identité de victime et identification à l'agresseur concourent à protéger la victime contre des représentations terriblement angoissantes concernant sa violence pulsionnelle propre qui sont brutalement éveillées en elle en après-coup du trauma. Je me servirai d'une présentation clinique exhaustive pour tenter d'illustrer ces quelques idées.

Illustration clinique: Premier temps

Madame D. consulte au début de la quarantaine, plus d'un an après avoir été victime d'une agression sexuelle. Elle est alors dans un état de dépression profonde d'allure mélancolique. Elle vit cloîtrée dans son appartement, arrivant avec peine à prendre soin de sa fille unique d'âge scolaire. Madame D. ne travaille plus et traite chacun, selon son propre aveu, avec mépris et une irritation constante. Seule sa fille suscite encore en elle quelque sollicitude.
Elle a également coupé les ponts avec sa famille et avec tous ses amis. Elle prend plusieurs bains par jour et cette activité, bien que compulsive, lui procure un certain répit. Enfin, elle souffre d'importants problèmes d'insomnie, ne réussissant à dormir que quelques heures par nuit d'un sommeil entrecoupé de cauchemars et d'errance nocturne dans son appartement.
Madame D. a été victime de nombreux traumatismes au cours de sa vie. Elle fut agressée sexuellement à plusieurs reprises par un ami de sa grand-mère durant son enfance, et fut victime d'un viol brutal par un homme qu'elle connaissait à 16 ans; ces agressions sexuelles n'ont cependant pas donné lieu à une désorganisation psychique à l'époque où ils sont survenus. En outre, dès un jeune âge, et pour des durées variables, Madame D. a été confiée à ses grands-parents et s'y est souvent sentie oubliée.
Son premier but en entreprenant une analyse est de retrouver son équilibre psychique antérieur. Elle se décrit comme ayant été alors déterminée et extrêmement bien organisée. Elle estime avoir réussi jusqu'à l'agression à faire quelque chose de satisfaisant et de bien de sa vie. Bien que tout pour elle renvoie à l'agression sexuelle dont elle a été victime et qu'elle attribue son effondrement à cet événement, elle ne le décrit d'aucune façon. Tout ce qu'elle en dit c'est qu'elle est retournée au travail dès le lendemain de l'agression, convaincue de pouvoir faire comme si de rien n'était, pour ne s'effondrer que quelques jours plus tard. Elle ne m'apprendra qu'après plusieurs mois d'analyse que son agresseur est un homme avec lequel elle était très liée d'amitié.

Au début de l'analyse

Au cours de la première année, son état dépressif est prononcé. Comme elle ne fait aucunement confiance à son mari pour s'occuper de leur fille, seule la pensée d'abandonner celle-ci à une jeunesse d'insécurité et à de multiples déplacements semblables à ce qu'elle a elle-même connus l'empêche de mettre fin à ses jours. à plus d'une reprise, elle élabore des plans de suicide précédé de l'homicide de sa fille. Elle est, d'ailleurs, venue bien près de réaliser ce projet. Elle pense alors que la vie n'a aucune valeur et qu'elle n'y trouvera plus jamais aucun sens. Elle espère, en tuant sa fille, la protéger d'une vie de désespoir et d'un destin de victime.
Elle semble ne me tolérer que difficilement. Agressive, pointilleuse, elle m'avertit souvent qu'elle n'est là que pour deux raisons: se donner une dernière chance de ne pas se suicider et donner au genre humain une dernière chance de se racheter à travers moi. Il lui arrive souvent de s'absenter. Sans préavis, elle disparaît pour plusieurs séances consécutives. Elle en vient à reconnaître que ces absences répètent les disparitions et les apparitions subites, imprévisibles, de sa propre mère. Ce qui est plus difficile à reconnaître pour elle est que la répétition dans le transfert d'expériences d'abandon reproduit un sentiment affolant d'impuissance et de passivité. Madame D. ressent le besoin de diminuer à travers ces agirs l'intensité d'une angoisse d'abandon extrêmement terrifiante en ayant le contrôle de la fréquence de nos rencontres. Mais aussi, en disparaissant, elle semble chercher à nier sa dépendance à l'objet transférentiel en transformant la passivité en activité: je dépends de sa présence et non l'inverse. Retournement répétitif de la passivité et de l'impuissance qu'elle a ressenties devant l'aléatoire de la présence et de l'absence de sa mère. Quand ces stratégies défensives ne suffisent pas à la protéger de l'angoisse que le lien transférentiel éveille, Madame D. semble essayer de nier l'existence même de l'analyste; ne pas m'avertir, ne pas craindre de m'irriter, de perdre sa place renvoient alors à un fantasme d'autosuffisance: «Je n'ai pas à me soucier de l'objet puisqu'il n'existe pas!».
Mais au-delà de ces motivations défensives, les disparitions de Madame D. semblent aussi liées à un désir inconscient de me protéger comme objet. C'est ici que la demande d'aide qu'elle m'a adressée prend tout son sens; elle doit me ménager au cas où elle découvrirait qu'elle désire vivre. Sans mon aide, elle craint de ne pouvoir résister au désir de disparaître pour de bon. Dès le début de notre aventure analytique, Madame D. se sent donc prisonnière de deux écueils désespérants alternant entre le besoin de se défendre contre sa dépendance envers moi, d'un côté et, de l'autre, contre l'angoisse éveillée par la reconnaissance de sa dépendance dans le transfert. Alors que le déni de sa dépendance transférentielle la plonge dans le désespoir de la solitude et la peur de représailles de ma part, la reconnaissance de sa dépendance éveille des angoisses terrifiantes dont celle de me perdre et celle de m'attaquer.

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La tonalité affective dominante pendant cette première année a été celle de la méfiance ouverte. Le mépris, la dépréciation des paroles dites par l'analyste, la remise en cause de mes motivations et l'inquiétude constante au sujet de ma capacité de respecter sa volonté suicidaire ponctuent son discours. Cette rage ouverte semble servir à la protéger à la fois d'un désir de rapprochement et la préserver de tout effet thérapeutique. D'ailleurs, elle m'annonce très souvent qu'elle a dû s'absenter parce qu'elle s'est sentie quelque peu calmée suite à la séance précédente; ce qui ne manque pas d'éveiller une grande angoisse en elle. L'effet thérapeutique, pourtant consciemment recherché dans l'analyse, est alors ressenti comme une menace pour son équilibre. L'analyse devient ainsi un lieu où s'éprouve désormais l'angoisse comme signal (Freud, 1920).

Le suicide comme solution

La pensée du suicide demeure une idée fixe, presque un but à atteindre sinon la seule solution imaginable. Alors qu'au début de l'analyse, le suicide représente pour elle un acte courageux qui la délivrerait de sa souffrance, elle en vient à craindre que ce ne soit qu'un geste impulsif. La force et la persistance de ce désir suicidaire ne sont pas sans me causer des problèmes contre-transférentiels d'autant plus aigus que Madame D. insiste avec cynisme pour dire que je ne puis que m'y opposer. En fait, le sentiment de mon impuissance, l'idée angoissante de ne pouvoir lui être d'aucune utilité mais aussi le sentiment écrasant qu'il y a trop de traumas, trop de drames, trop de souffrance m'amènent très souvent à penser que le mieux serait qu'elle se suicide. En ce sens, les remarques cyniques de Madame D. m'imputant une position morale autoritaire condamnant le suicide semblent bien constituer une projection sur moi de son désir de ne pas mourir. Selon une perspective différente, il pourrait également être dit que je m'identifie à son désir de mourir, comme si elle me le déléguait.
Aussi, quelque chose de la façon paradoxale qu'a Madame D. de m'utiliser comme objet transférentiel est illustrée par son insistance pour savoir comment je me situe par rapport à ses plans suicidaires. Comme si tout en maintenant de son côté une grande distance relationnelle allant jusqu'à la mort, elle exige un engagement entier, au-delà de la mort, de ma part. Toutefois, Madame D. réalise bien que sa menace suicidaire sert à m'attacher à elle, ne serait-ce que pour des motifs d'orgueil professionnel, dira-t-elle. Ses menaces suicidaires, voire sa mort effective, semblent alors servir à triompher de la répétition dans le transfert du lien avec un objet maternel qui non seulement ne se soucie pas de la protéger du danger mais l'y expose répétitivement. C'est à ce niveau que le projet de l'homicide préalable de sa fille peut dynamiquement avoir joué un rôle déterminant tant pour Madame D. que pour moi.

Le projet d'homicide/suicide

Ce projet semble avoir paradoxalement servi de garde-fou quand un sentiment de découragement et un désir de désinvestir l'analyse sollicitent soit Madame D., soit l'analyste. Cela s'exprime, de mon côté, par un refus de m'identifier à elle dès que les fantasmes d'homicide-suicide occupent l'avant-scène. Je me surprend alors à m'identifier à sa fille ou encore à un parent dont la fonction est de protéger cette dernière. Dans ces moments, la colère contre Madame D. m'amène à mépriser sa souffrance et son désespoir, à éprouver beaucoup de difficulté à l'écouter et à maintenir un lien de travail analytique. L'analyse de cette réaction contre-transférentielle m'en révèle suffisamment les enjeux sado-masochiques complexes pour me permettre au moins de tolérer la puissance de la destructivité exprimée.
Du côté de Madame D., le passage de l'homicide-suicide d'un statut de fantasme à celui d'un projet imminent semble survenir justement au moment où elle pressent que je ne suis plus sensible à son désespoir. Comme si elle avait inconsciemment besoin de ressentir un engagement de ma part à «la garder en vie» pour se garder elle-même en vie. Est-il possible d'imaginer que quand elle croit que mon écoute n'est plus totalement engagée, loyale selon son expression, elle utilise le fantasme d'homicide-suicide pour me ramener à elle? Ce jeu à tout le moins risqué a failli mener l'analyse à l'impasse et, plus tragiquement, a bien failli coûter la vie à sa fille.

La défaillance de l'investissement narcissique

Nous touchons avec les fantasmes d'homicide-suicide le cŒur de la conflictualité psychique éveillée subitement par le trauma. Même si les enjeux sadiques inconscients de l'identification à l'agresseur m'apparaissent dorénavant plus clairement, Madame D. est encore trop attachée à maintenir actif le trauma comme écran pour qu'un travail interprétatif à ce niveau puisse être amorcé.
Un espace de travail fructueux est finalement découvert au niveau de la défaillance de l'investissement narcissique que l'agression a déclenchée. Nous découvrons ensemble que le suicide ne sert pas uniquement à trouver un soulagement à sa souffrance mais sert aussi à la punir de ne pas avoir pu prévoir l'agression sexuelle dont elle a été victime. C'est au niveau de cette blessure narcissique extrêmement souffrante que, pour la première fois, un espace partagé de travail analytique est trouvé. Madame D a le sentiment d'avoir perdu depuis l'agression la seule alliée en qui elle avait confiance jusqu'alors, c'est-à-dire elle-même. Sur le plan inconscient, ce «moi-même» renvoie à une figure de soi comme mère omnipotente qui pallie aux défaillances de l'objet absent grâce à un surinvestissement narcissique. Elle se sent bafouée et trompée par elle-même lorsqu'elle réalise qu'elle devait se sentir abandonnée et trompée par sa mère quand elle était petite. Elle comprend alors son état dépressif qui se chronicise comme consécutif au sentiment de ne pas réussir à s'investir de nouveau narcissiquement.
Au cours de cette période, la hargne, la rage, les sentiments d'injustice et d'envie occupent l'avant-scène des mouvements transférentiels. Madame D. me rappelle qu'elle ne peut m'accorder la moindre confiance. Au plan transférentiel, la répétition de l'angoisse d'abandon et des expériences subjectives de trahison se rejouent avec beaucoup d'intensité. Elle ne se pardonne pas de ne pas avoir su se protéger. De même, elle me pardonne difficilement de ne pas la guérir et l'atmosphère des séances donne à penser que l'analyste doit aussi, à jamais, souffrir de ses défaillances.

Un premier revirement

Un premier revirement survient au cours de la deuxième année d'analyse. Dans un moment de panique extrême où elle se sent devenir folle, elle court à travers la ville dans le but confusément pressenti de se jeter dans le fleuve en un endroit de fort courant. Arrivée là, elle se heurte à une haute clôture métallique surmontée de barbelés; il fait nuit, la barrière est close à cette heure tardive. Reprenant sa course, sans comprendre ni même vraiment réaliser ce qu'elle fait, elle entre alors aux urgences d'un hôpital, non loin de là. Elle est immédiatement admise en cure fermée dans un état de confusion et de grande panique. Sitôt amenée dans la salle commune des malades, elle se met à protester, crier, hurler et injurier le personnel parce qu'elle veut en sortir. à bout d'énergie, elle dit à une infirmière qu'elle doit sortir car elle a une séance le lendemain matin. Celle-ci prend l'initiative de me contacter pour m'informer de l'hospitalisation de Madame D.
Craignant la décompensation paranoïde, je m'y rends approximativement à l'heure de sa séance. Elle est agitée, fébrile et agressive avec le personnel soignant qui nous déniche un coin tranquille en-dehors de la salle commune où elle est gardée. Manifestement très soulagée de me voir, Madame D. ne comprend pas ce qui l'a amenée jusqu'à l'hôpital, elle me décrit sa course folle à travers les rues, son angoisse insoutenable, sa pensée qu'il fallait en finir, qu'elle n'en pouvait plus. Puis elle me fait part de sa terreur des autres patients, de son angoisse de ne pouvoir s'échapper, de son sentiment d'être obligée de devenir violente pour ne pas sombrer dans la folie mais sa conviction que le faisant, elle justifierait encore davantage cette cure obligatoire. Probablement en raison du caractère dramatique et des circonstances exceptionnelles, cette séance est très différente des autres. C'est comme si soudainement le cadre habituel de nos séances, dont nous sentons la présence ineffable jusque dans cette immense salle vide d'hôpital, lui apparaît dorénavant plus protecteur que menaçant. Probablement pour la première fois, elle semble chercher à comprendre ce qui se passe en elle.
Cette expérience bouleversante donne lieu à une nouvelle phase de travail analytique. Un espoir naît en elle, celui de sortir de l'impasse narcissique dans laquelle elle est enfermée. La répétition comme simple moyen de lier ou d'abréagir le trauma (Freud, 1920) passe au second plan.

Discussion du premier temps

La fonction du trauma-écran

Ce premier temps de l'illustration clinique met en lumière l'utilisation du trauma comme écran en ce qu'il sert à protéger Madame D. des conflits inconscients qui y sont associés. Bien qu'elle ne parle pas du trauma dans le détail et ne le décrit même pas, toute sa vie y est désormais subordonnée. Notamment dans la relation transférentielle où la présence même de l'analyste est perçue comme traumatique, à la manière d'un signal de danger (Freud, 1926). Elle se sent victime d'elle-même autant que des autres: son agresseur, sa fille, l'hôpital, son analyste. Elle ne peut plus fonctionner, ne peut plus penser à autre chose, toutes ses fantaisies conscientes, ses rêveries diurnes, ses rêves et cauchemars nocturnes ont pour unique thème le trauma. Elle a le sentiment de devoir demeurer hypervigilante et ne se permet plus d'entretenir avec quiconque qu'un rapport défensif. Le trauma forme écran. Tout s'y ramène, tout s'explique par sa survenue. Point focal qui agit comme un véritable trou noir dans lequel nous avons bien failli nous perdre. Certes, Madame D. aurait pu parler en détail et de façon répétitive de l'événement traumatogène lui-même que cela n'aurait changé en rien le statut défensif acquis par le trauma. La notion de fixation au trauma (Freud, 1917, 1920) rend compte ainsi de la régression pressentie par Madame D. et dont elle cherche à se défendre par l'élection du trauma comme écran.

Déni ou après-coup?

Le trauma comme écran sert donc de contre-investissement massif devant le débordement du Moi; ce qui chez Madame D., comme chez de nombreuses victimes, ne survient que quelques jours après l'agression. Comme si l'effet de sidération n'avait finalement eu lieu qu'après un premier temps où un déni massif de l'impact psychique de l'agression aurait eu cours. Peut-on imaginer qu'à d'autres moments de sa vie, Madame D. ait pu rester à l'abri de la désorganisation psychique, malgré un vécu potentiellement hautement traumatogène, grâce à pareille stratégie défensive? Mais alors pourquoi ce dernier trauma aurait-il, celui-là et pas un autre, donné lieu à un tel débordement du Moi?
En effet, comment expliquer que suite au viol brutal subi à 16 ans, Madame D. n'ait manifesté aucune désorganisation psychique ni impression subjective de débordement, bien que le viol ait provoqué en elle colère, sentiment d'injustice, impression d'avoir été trompée et une méfiance accrue envers autrui? La notion d'après-coup dans sa conceptualisation génétique (Freud, 1895, 1918, 1939) s'applique-t-elle dans ce cas? Quand bien même il serait tentant de considérer le viol subi à 16 ans comme l'événement traumatique premier qui aurait pavé la voie au débordement en après-coup suite à l'agression subséquente, il faut bien rappeler que Freud parle de la survenue d'un premier trauma avant que la sexualité génitale ne prenne sens, ce qui ne s'applique pas ici. Suite au viol à 16 ans, il semble bien que l'organisation défensive sous l'effet du déni ait été efficace à contenir une montée pulsionnelle potentiellement effractante. La fonction de pare-excitations de l'appareil psychique (Freud, 1895, 1920, 1925, 1926) aurait-elle été suppléée par la prompte arrestation de l'agresseur, sa traduction en justice, son procès et sa condamnation? Une fonction de pare-excitations exercée par procuration peut-elle suffire à rendre acceptable pour le Moi une montée pulsionnelle qui, lorsqu'elle survient chez Madame D. à l'âge adulte, est cause d'effraction? Cela est possible. Cependant, il y a lieu de se demander si les attouchements sexuels subis de la part de l'ami de sa grand-mère au cours de son enfance n'ont pas joué le rôle de l'événement premier tel que compris dans le modèle génétique freudien de l'après-coup. Le premier événement, celui d'avant que la sexualité génitale n'ait sens, pourrait bien avoir eu lieu dans son enfance. Ainsi, il est vraisemblable que les attouchements sexuels subis au cours de l'enfance jouent un rôle déterminant dans la désorganisation psychique qui a suivi sa dernière agression. Mais cela ne permet pas de comprendre que le viol à 16 ans n'ait pas constitué le deuxième temps de l'après-coup.

«Jamais deux sans trois»

Madame D. ne me parle des agressions subies dans l'enfance que plusieurs années après le début de l'analyse. Ne sachant rien de ces expériences précoces d'agression, je ne pouvais comprendre la pensée obsessive qui la hante depuis fort longtemps: «jamais deux sans trois». Nous partageons longtemps l'idée que la troisième agression à laquelle renvoie cette maxime obsédante est redoutée dans l'avenir ou encore ressentie comme imminente. Inconsciemment en fait, Madame D. est plutôt en train de communiquer pourquoi elle ne s'est pas effondrée plus tôt. Ce n'est effectivement qu'à la troisième agression, celle subie à l'âge adulte, qu'elle s'effondre. La première a lieu au cours de l'enfance, la seconde à 16 ans puis la troisième à l'âge adulte. Tant que le «trois» de l'idée obsédante ne se produit pas, elle a, en effet, le sentiment de contrôler le fantasme de son destin de victime. La névrose de destinée discutée par Freud (1920) en rapport avec le trauma trouve ici une illustration frappante. L'effondrement à l'âge adulte semble donc lié au fait qu'elle n'ait pas réussi à déjouer le sort auquel elle se croit destinée. Défaite narcissique dont les conséquences sont dramatiques. La névrose de destinée consiste dans le cas de Madame D. à croire que, grâce aux deux expériences passées d'agression sexuelle, elle est en mesure d'éviter ce qui lui apparaît paradoxalement comme inéluctable: être de nouveau (et à jamais?) victime d'agression sexuelle. Il semble donc qu'elle se soit effondrée parce que la construction fantasmatique de la névrose de destinée a échoué. Elle se sent défaite narcissiquement de s'être trompée en se croyant capable de défier la maxime et de triompher de la formule magique qui lui décrète: «jamais deux sans trois».

En suivant le modèle du téléscopage

Alors que la notion d'après-coup permet de reconstituer une grande part de l'énigme économique de l'effraction, l'idée du télescopage d'Aulagnier (1984) offre un modèle pour comprendre ce qu'il en est des contenus fantasmatiques en cause. Pour Aulagnier (1984), le télescopage, comme l'après-coup d'ailleurs dans son sens plus large, implique une réinterprétation de contenus fantasmatiques ou d'expériences affectives et relationnelles à la lumière d'un nouvel événement psychique.

Le téléscopage dans un sens progrédient

La réinterprétation fantasmatique par télescopage qui a été déclenchée par la dernière agression sexuelle semble se traduire pour Madame D. ainsi: «Je suis destinée à être la victime de l'égoïsme sexuel destructeur et violent d'autrui». Il est tentant de penser que ce fantasme est déjà présent en elle inconsciemment au moment de cette dernière agression. La maxime du «jamais deux sans trois» suggère, en effet, cette idée. Cependant, on ne doit pas pour autant oublier qu'elle se promet simultanément d'être plus forte que le destin virtuel représenté dans cette maxime. Cette hypothèse selon laquelle un sens fantasmatique préalable aurait déjà été attribué inconsciemment aux expériences de vie futures et révélé à soi après la dernière agression est certainement possible. Cette hypothèse d'un sens progrédient du télescopage n'est cependant pas celui décrit par Aulagnier (1984) mais pourrait néanmoins rendre compte d'une conflictualité psychique déterminante dans l'interprétation ultime donnée par l'individu des expériences du passé. Ainsi pour Madame D., la réinterprétation par télescopage en fonction du fantasme de la destinée représente la domination dynamique d'un des pôles de sa conflictualité psychique inconsciente: celui selon lequel elle sera à jamais une victime. L'autre pôle de cette conflictualité a jusque là servi efficacement à la protéger de l'impact psychique de ce fantasme à travers le surinvestissement narcissique qui consiste à croire en son omnipotence: elle sera plus forte que le destin.

Le téléscopage dans un sens régrédient

Le sens du mouvement de télescopage effectué par Madame D. peut aussi être vu suivant Aulagnier (1984) selon un mouvement de réinterprétation allant du présent au passé, dans un sens régrédient donc. La dernière agression sert alors de révélation pour réinterpréter tout ce qui a été vécu et interprété autrement auparavant. Selon cette hypothèse, il faudrait imaginer que quelque chose de nouveau et d'inattendu est vécu au cours de la dernière expérience d'agression. Ce quelque chose constituant pour elle une clé qui lui permet de réinterpréter son passé selon un entendement nouveau. Auquel cas, il semble bien que le fait d'être liée d'amitié avec son dernier agresseur et de s'être laissée aller à lui faire confiance puisse constituer cet élément nouveau qui rend la dernière agression source d'effraction.
Dans ce scénario interprétatif, elle est aux prises avec le sentiment de s'être outrageusement trompée sur le compte de l'autre. Comme si le discours intérieur était: «Me permettre de faire confiance à autrui est une erreur dangereuse, me laisser séduire à faire confiance à un autre est une erreur impardonnable!». Dans un tel contexte réinterprétatif, l'analyse en tant qu'expérience de séduction, de par l'espoir thérapeutique qui y est associé, constitue une expérience relationnelle suffisante pour maintenir actifs son état de désorganisation, sa souffrance et sa détresse. Simultanément, la force d'attraction transférentielle constitue le seul pôle suffisamment attirant pour la protéger du suicide. Ainsi dans le transfert, je suis cette personne dont, d'un côté, elle doit se protéger en ne se laissant surtout pas prendre à faire confiance mais à laquelle elle est, d'un autre côté, indissolublement liée afin de déjouer son destin. Situation intenable.

Nouvel élément de réinterprétation

C'est dans le contexte de cette impasse conflictuelle que l'expérience de l'hospitalisation donne lieu à une nouvelle trame réinterprétative par télescopage dans le sens régrédient imaginé par Aulagnier (1984). L'idée affective de cette trame réinterprétative s'énonce comme suit: «Je peux possiblement accepter de ne pas avoir su contrôler mon destin ni su prévoir mon agression. Car il peut exister des situations hors de mon contrôle ou de mon entendement qui ne me mettent pas nécessairement en péril. Je me suis trompée au sujet de mon analyste et cela, plutôt que de me nuire, me donne de l'espoir.» L'expérience de l'hospitalisation constitue ainsi cet élément nouveau dont parle Aulagnier (1984) et qui, selon elle, peut se vivre dans la relation transférentielle. L'objet de dépendance est devenu représentable à travers la figure de l'analyste. L'analyse du transfert est dorénavant imaginable sans être ressentie comme une attaque narcissique intolérable.

Illustration clinique: second temps

Le transfert comme viol

Toutefois à partir du moment où Madame D. considère l'analyste comme un objet dont elle peut dépendre, elle se confronte à la peur de son emprise sur elle. Madame D. m'attribue désormais le but secret d'envahir sa psyché et de chercher à la contrôler de l'intérieur. Nouvelle représentation de viol. Elle est d'autant plus angoissée par cette perspective qu'elle se sent déjà envahie et contrôlée psychiquement par l'auteur de la dernière agression sexuelle. La peur que je profite de l'accès qu'elle me donne à son monde intérieur pour la maltraiter et la contraindre à demeurer dépendante de moi est très présente. Cette crainte de l'emprise lui rappelle sa relation avec sa mère qui au cours de son enfance, et pour une bonne part de son adolescence, exerce sur elle semblable emprise. Mais aussi ce travail la confronte à une idée inacceptable, celle de désirer activement dans toutes ses relations contrôler autrui, ne serait-ce afin de mieux se protéger.

Qui suis-je?

Madame D. continue à souffrir beaucoup et l'analyse ne lui procure que de brefs moments d'accalmie. Elle aspire encore à retrouver son équilibre antérieur et veut toujours oublier, effacer l'agression dont elle a été victime, une agression qui continue à être le point focal de ses souffrances. Malgré qu'elle comprenne dorénavant mieux comment elle s'est mise à risque dans la relation avec son agresseur, elle ressent le travail dans ce sens comme étant très dangereux. Il est, en effet, délicat d'aborder ces aspects de sa victimisation sans qu'elle se sente jugée par moi. Un sentiment de confusion important l'habite. Tout devient inextricablement mêlé pour Madame D.; soit elle n'est pour rien dans cette agression, n'y étant qu'une victime purement innocente; soit elle en est totalement responsable puisqu'elle aurait séduit son ami par ses propres attitudes à l'agresser violemment. La question de ce qui lui appartient et de ce qui appartient à son agresseur éveille des sentiments angoissants de confusion.

Suis-je crue?

Au plan transférentiel, cette question prend la forme d'une crainte que je ne croie pas à la réalité de sa victimisation. Madame D. m'interroge avec insistance sur l'importance que j'accorde à sa réalité psychique par rapport à celle moindre qu'elle croit que j'accorde à la réalité du trauma. Au-delà de la difficulté transférentielle mise en relief, cette question touche à la difficulté contre-transférentielle du statut à accorder en psychanalyse à la réalité historique du sujet. J'ai effectivement tendance à me cacher derrière la réalité psychique de Madame D. pour me protéger de l'identification à l'agresseur/violeur à laquelle son drame me convie. De son côté, il est extrêmement important de se convaincre que je ne remets pas en cause la réalité des multiples épreuves qui marquent son histoire personnelle. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle-même peut se dégager peu à peu d'une réalité extérieure pour interroger sa réalité intérieure. Sinon, c'est un peu comme si elle se sentait obligée de s'investir d'une mission de vigie par rapport à ce qu'elle a vécu. Tant qu'elle garde une mémoire vivante de ses agressions à travers le témoignage répété de l'existence de ces réalités, sa vie a un sens.

La tentation de la vengeance

Bien que la focalisation de Madame D. sur l'agression soit encore importante, un second événement amène un matériel nouveau. Un ami lui propose de la venger de son agresseur. Cette offre, loin de la rassurer, augmente son sentiment de panique alors qu'elle découvre qu'elle est animée par des fantasmes hostiles et sadiques. Comme elle ne peut se justifier à elle-même l'existence de ses propres désirs de vengeance en invoquant une juste colère contre son agresseur, elle a très peur d'elle-même. Notamment, le plaisir qu'elle se surprend à ressentir en imaginant son agresseur être humilié et torturé éveille un dégoût profond envers elle-même.

Cette rage ne m'appartient pas

Madame D. se sent corrompue par les expériences d'agression du passé et, quoiqu'elle tente d'imputer l'existence de ses propres fantasmes de vengeance aux actes violents commis par les hommes qui l'ont agressée, elle ne se sent pas dupe de pareille tactique défensive et en ressent un très grand découragement. L'idée qui lui revient constamment en tête est que les agresseurs ont mis leur haine en elle, il lui arrivera de dire:«toute cette rage ne m'appartient pas, j'ai été souillée par leur violence, je n'arriverai jamais à m'en laver complètement!», faisant ainsi référence aux bains qu'elle prend compulsivement depuis la dernière agression. Chez Madame D., parmi les associations auxquelles cette compulsion donne lieu, le besoin de se laver de quelque chose de sale associé au sexuel et à la violence agressive est prédominant. L'idée qu'il s'agit là d'un résidu imposé et mis en elle par l'agresseur est très forte et contribue à favoriser la formation réactionnelle contre tout ce qui pourrait lui être associé.

Comme mon père

Malgré la tentative de nier que la moindre représentation de violence sexuelle puisse lui appartenir, Madame D. se sent très sollicitée par le souvenir de crises violentes et obscènes qu'il arrivait à son père de faire quand elle était enfant. Inévitablement, malgré la négation et le déni, le sentiment d'être identique à son père l'envahit. Une identification à un objet interne violent, obscène, qui prend plaisir à humilier et à choquer se révèle à elle massivement. Elle se dit qu'elle a été bien naïve de s'être crue si différente de son père pendant toutes ces années. Oscillant entre l'horreur de se sentir envahie et possédée par la violence d'autrui, et la terreur d'être comme eux, elle se laisse néanmoins séduire par le pouvoir qu'elle attribue à ses agresseurs comme à son père. Face à l'angoisse que ces pensées éveillent, elle trouve refuge dans une certaine schizoïdie. Elle adopte un discours froid et désincarné d'une logique implacable qui lui sert à justifier le projet de vengeance. Aussi ses rêveries diurnes mettent-elles en scène des scénarios où elle fait subir un sort humiliant à son agresseur en triomphant sadiquement de lui. Malgré l'horreur et la terreur que lui inspire le sentiment d'être comme son père et ses agresseurs, tout se passe comme si elle y trouvait également une nouvelle façon de se tromper sur la source interne de cette violence pulsionnelle. Cette identification aux agresseurs qu'elle a connus dans la réalité joue ainsi une fonction défensive. Elle se plaît alors à expliquer qu'il est plus efficace, moins dangereux et source d'une plus grande satisfaction d'être agressive que ne l'est l'adoption d'une position privilégiant un contrôle «pacifique» de l'autre. Ces moments d'identification massive à son père et à ses agresseurs me font craindre qu'elle ne donne finalement son accord au projet de vengeance auquel elle a prudemment imposé un droit de veto. Une grande fébrilité l'habite malgré tout, elle veut savoir si je trouve ce projet moralement défendable. Elle accepte de travailler cette question et en arrive à penser qu'elle interprèterait un accord éventuel de ma part comme une permission d'y donner suite, comme si je remplissais alors la fonction d'un Moi Idéal. Cependant, quand elle m'imagine contre le projet, elle craint que cela ne signifie que je fais alliance avec tous les agresseurs de la terre. Ce dilemme transférentiel est très important et lui rappelle toute la méfiance qu'elle ressentait à mon égard au début de l'analyse. Si je ne pense pas comme elle, je pense comme les agresseurs. En conséquence, je redeviens dangereux pour elle.
Malgré sa panique initiale puis son sentiment grandissant, quoique ambivalent, de satisfaction à l'idée de donner son accord à ce projet, elle cesse brutalement d'en parler. Tout se passe comme si elle voulait protéger à la fois le projet de l'interrogation psychanalytique et notre relation en échappant au dilemme moral et aux implications sur l'analyse que la réalisation éventuelle d'un acte criminel provoquerait. Elle ne semble effectivement pas ignorer le problème éthique que me cause la perspective de savoir quand, comment et sur qui serait commis un acte criminel. Je plongeais pour la deuxième fois dans un dilemme important concernant la protection de l'entreprise analytique versus la protection hypothétique d'une vie humaine.

Où se situe la vérité?

Ce n'est certes pas par hasard que ces conflits contre-transférentiels se posent à moi en ce qu'ils reflètent le drame identificatoire dans lequel est placé Madame D. Qu'est-ce qui est le plus «vrai» en elle? Est-ce cette identité de victime avec laquelle elle se sent la plus confortable, soit celle d'une femme droite, une citoyenne honnête victime innocente de l'insensé? Ou est-ce cette autre identité, celle beaucoup plus angoissante mais combien présente où elle se voit comme un être révolté qui veut sadiquement triompher de tous ceux qui l'ont blessée, selon le modèle de l'identification à l'agresseur? Les dilemmes éthiques posés par l'analyse de Madame D. donnent, en effet, une idée des mouvements identificatoires si contradictoires que ses victimisations réveillent en elle. Madame D. a-t-elle inconsciemment désiré me communiquer quelque chose des affects extrêmes qui la déchirent depuis son effondrement? Il est possible aussi d'imaginer que Madame D. puisse tenter d'éviter une part de sa conflictualité psychique en la projetant hors d'elle, sur moi, sur l'ami qui veut la venger, sur son père, sur ses agresseurs. Enfin, en me demandant de prendre position dans le dilemme qui se pose à elle, ne cherche-t-elle pas à provoquer une collusion transféro/contre-transférentielle qui nous emprisonnerait ultimement dans une des représentations clivées d'elle-même, celle qui dominait son identité avant l'agression: une personne, certes victime, mais qui demeurait néanmoins droite, juste, moralement supérieure à ses agresseurs et dont la colère était justifiée?
Un silence troublant tombe donc sur cette affaire. Le projet de vengeance, après avoir éveillé une panique passagère, est dans un deuxième temps intégré défensivement grâce au clivage et à la rationalisation. Il devient ainsi exclu du travail analytique. Donnera-t-elle son accord, l'irréparable a-t-il déjà été commis, jusqu'à quel point y ai-je projeté ma propre peur de sa violence pulsionnelle et de la mienne propre? Ces questions pour pertinentes qu'elles soient ne diminuent en rien le conflit identificatoire qui est effleuré chez Madame D. La porte qui s'ouvre brusquement en elle sur des identifications profondes à une représentation d'elle-même comme un être sadique et violent ne sont cependant qu'entrevues.

Indigne de vivre

C'est finalement une scène de colère contre sa fille qui la confronte de façon bouleversante à un sentiment profond d'avoir toujours été un «agresseur» qui s'ignore. Cette scène de colère, où elle se voit perdre patience et se mettre hors d'elle, la laisse complètement sidérée. Elle se dit être «aussi pire» que le plus sadique des violeurs, aussi violente que tous ces hommes qu'elle méprise, aussi indigne de vivre qu'elle a toujours cru que ses trois agresseurs le sont. Elle se demande si cette colère qu'elle découvre subitement a toujours existé en elle ou plutôt, comme elle l'a supposé auparavant, si ce n'est qu'un produit introduit en elle et qui dorénavant la gouverne malgré elle.
Ce n'est qu'avec le travail autour de ce sentiment de colère qui est ressenti comme jaillissant de l'intérieur d'elle, comme l'emportant dans son tourbillon et l'envahissant jusqu'à en perdre la tête que le trauma comme écran perd peu à peu de son importance. L'identification à son agresseur, non plus dans le sens annafreudien, mais dans le sens d'une projection sur lui de quelque chose qui a été brutalement éveillé en elle, de quelque chose qu'elle possède en elle au même titre que le possède son agresseur, peut dorénavant être travaillée véritablement.
Les idées suicidaires reviennent toutefois hanter madame D. Comment, en effet, accepter de vivre si elle croit ressembler à ceux qu'elle méprise depuis toujours, à ceux qui n'ont pas droit à la vie selon elle? Elle se sent partagée entre le désespoir de se croire indigne de vivre et la panique de sentir de plus en plus souvent monter en elle une colère irrépressible. Mais naît aussi un étrange mais fugace sentiment d'appartenance à la race humaine, comme si elle a l'impression nouvelle de partager par le biais de ces expériences quelque chose qu'elle entrevoit comme «normal» (sic) chez ses plus grandes amies.

Un processus de deuil s'amorce

Madame D. ne se présente dorénavant plus comme une victime de violence, traumatisée par un acte insensé et à la quête d'un état antérieur idéalisé. Le fait que sa
violence propre vise une personne qui continue à être investie affectueusement constitue un choc pour elle. Elle peut maintenant interroger son rapport à sa fille et découvre son ambivalence envers elle. Ainsi, les fantasmes d'homicide de sa fille prennent un sens nouveau. Elle reconnaît désormais mieux son envie ainsi que sa colère de ne pouvoir inverser les rôles et dépendre de celle-ci. Mais également en interrogeant ses fantasmes d'homicide, elle y découvre la projection sur sa fille d'une représentation d'elle-même comme une enfant qu'elle craint de ne pouvoir protéger. D'une façon complémentaire, ce travail lui permet d'interroger plus avant une représentation inconsciente d'elle-même comme agresseur. Pour la première fois, subjectivement, une porte riche en possibilités s'ouvre. Elle sent qu'elle peut maintenant regarder vers l'avenir plutôt que de n'être occupée qu'à contrôler un présent qui se vit comme répétition du passé. Madame D. envisage désormais l'aventure analytique non plus comme un mal nécessaire motivé par trop d'expériences traumatiques mais comme une entreprise personnelle, librement consentie.

Discussion du second temps

L'identification à l'agresseur Il est intéressant de suivre le raisonnement de Madame D. qui considère d'abord le surgissement d'une violence pulsionnelle en elle comme un dérivé de l'agression subie. Selon la compréhension généralement retenue du concept annafreudien, l'identification à l'agresseur doit s'entendre comme réactionnelle à un événement de la réalité. L'explication alternative consiste toutefois à imaginer que ce à quoi Madame D. s'identifie ne se situe pas exclusivement à l'extérieur d'elle, mais renvoie surtout à quelque chose de très intime qui habituellement demeure inconscient. Ce quelque chose serait alors ce qu'il peut y avoir de fondamentalement désordonné et de très difficilement assimilable dans toute pulsion ressentie, oseraie-je dire, comme étant presque à l'état pur. En ce sens, la proposition de Freud (1926) sur la symétrie entre le danger externe et le danger interne dans les cas de trauma s'applique ici. Ainsi quand une victime d'agression sexuelle imagine qu'un sexuel sadique qui lui est étranger s'empare d'elle et la fait agir, elle recourt à un contre-investissement dont la force est d'importance égale à la puissance attribuée au mouvement pulsionnel. Certes, il y a lieu de penser que pour la personne qui n'est pas exposée à des situations extrêmes, à des épreuves gravissimes comme peut l'être l'agression sexuelle, ces identifications inconscientes à des objets internes porteurs du sexuel violent ou, à la limite à la pulsionnalité même, demeurent efficacement refoulées.
L'identification à l'agresseur implique, en ce sens, pour la victime, une défense contre la reconnaissance de l'existence de pulsions partielles hostiles, destructrices qui sont propres au sujet et dont, l'espace d'un instant dans l'après-coup de l'agression, l'existence en soi est reconnue. Comme la valence projective m'apparaît comme le pôle le plus important de cette stratégie défensive, la référence au concept d'identification projective dans le sens kleinien du terme serait également pertinente. Les pulsions destructrices entrevues en soi sont massivement projetées sur l'agresseur qui, dans la réalité de son agir, devient un dépositaire tout indiqué pour porter à la place du sujet ce qui est ressenti comme totalement inacceptable et inassimilable pour le Moi. Ce mélange de pulsions libidinales et destructrices débridées est, en effet, vécu comme une menace tant pour la survie psychique de soi que pour la survie physique de l'autre. Elles ne deviennent tolérables pour le Moi que si elles sont vigoureusement contre-investies. Ainsi, la solution offerte par l'identification à l'agresseur de la réalité, forme spécifique d'identification projective, apparaît pour la victime d'agression sexuelle comme une voie toute indiquée de solution.

La perte des repères identificatoires

Mais si l'identification à l'agresseur permet de trouver un sens au débordement, pour plusieurs victimes d'agression sexuelle, un long travail est nécessaire pour que ce pulsionnel brut puisse être remis en circulation psychique dans l'espoir qu'un nouvel équilibre économique puisse être trouvé. Ce en quoi la plainte répétée de bon nombre de victimes d'agression sexuelle est justifiée; plus jamais elles ne seront les mêmes. L'agression qu'elles ont subie les a, en effet, rendues étrangères à elles-mêmes. La perte des repères identificatoires que la rencontre avec un pulsionnel dont la quantité excède les capacités d'élaboration psychique doit, en effet, donner lieu à un processus de deuil. Malheureusement pour elles, plusieurs victimes ne parviennent pas à renoncer à leurs anciens repères identificatoires. En somme, l'expérience de l'agression semble enlever à sa victime l'illusion que le pulsionnel destructeur est sous contrôle, soit tapi loin au fond de soi, soit clivé et mis dans l'autre qui devient le porteur du mauvais, du dangereux.

Rationalisation de l'agressivité propre

Il est intéressant de noter comment le projet de vengeance après un court temps où il sème la panique en Madame D. devient acceptable pour son Moi, rationalisé de telle façon qu'elle se représente, grâce à ce projet, comme une justicière qui ne fait que protéger la société d'un être dangereux qui se cache sous les traits d'un honnête citoyen. Bref, sa propre violence agressive pourrait être agie car elle serait réactionnelle et donc pleinement justifiée. Le silence en analyse sur ce projet indique bien comment la rationalisation de son sadisme est ressentie comme étant fragile. Tout se passe comme si, tant que Madame D. peut justifier sa colère vis-à-vis de son agresseur en référence constante à sa propre victimisation, son Moi peut accepter de ressembler ainsi à ce dernier. Une telle rationalisation de la violence propre qui permet à la victime d'agir comme l'agresseur tout en refusant de lui ressembler s'observe fréquemment chez les victimes d'agression sexuelle.

La répétition à travers un sentiment de révolte

Madame D. semble prisonnière d'un sentiment de révolte qui ne la quitte guère. Certaines victimes en deviennent dangereuses pour autrui, ce qui est le cas de certains garçons agressés qui deviennent agresseurs sexuels à leur tour. Pour Madame D. cependant, la révolte éveille beaucoup de culpabilité dont elle cherche à se décharger en invoquant sa victimisation: «puisqu'on m'a maltraitée, je suis justifiée de laisser libre cour à ma révolte», semble-t-elle dire. Cette réaction de révolte est fortement colorée par un sentiment d'envie vis-à-vis tous ceux qui, à ses yeux, ont été épargnés par les épreuves, dont sa fille et son analyste. Lâcher prise de cette révolte, malgré le désespoir et la détresse qu'elle en ressent, semble être vécu comme trop risqué. La peur de la vulnérabilité semble ainsi jouer un rôle important dans le maintien compulsif d'un sentiment de révolte. Malheureusement, à défaut d'y lâcher prise, l'état de détresse si bien décrit par Freud (1926) perdure indéfiniment.

Au-delà de la répétition

Toutefois, le travail sur la violence pulsionnelle qui est initié par ses quelques crises de colère contre sa fille permet enfin de dépasser le recours au trauma comme écran, à l'identité de victime et à l'identification à l'agresseur comme stratégies défensives. Il ressort dorénavant assez clairement pour Madame D. comment le fait de consacrer sa vie adulte à se mesurer à ses convictions morales, à s'impliquer activement à réaliser ses buts sociaux et à valoriser par dessus tout la maîtrise de soi visait activement à l'éloigner de ces coins cachés en elle où violence sexuelle et destructivité sadique étaient ressenties comme rois et maîtres. De cet inconscient sexuel destructeur, assez paradoxalement, on peut penser que Madame D. s'est tenue, en fait, à la fois très loin et toute proche. Par exemple, Madame D. s'est placée, lors de la troisième agression, dans un contexte où elle était susceptible de répéter son passé de victime, dans un scénario à tous points semblable à ce que Freud décrit (1939). La poursuite de l'analyse nous permet de découvrir comment il est important pour elle de toujours s'associer à une personne en qui elle croit deviner ce qu'elle craint tant de découvrir en elle. Tant que le pulsionnel, l'agresseur sont identifiables, repérables dans l'attitude ou les agissements d'un autre et qu'elle parvient à en contrôler l'expression chez celui-ci, son propre équilibre est à l'abri. Dès le début de l'analyse, une telle projection sur moi semble avoir été pour beaucoup dans son investissement transférentiel. Ce qui a échoué avec son ami se répétait avec moi dans l'espoir secret d'un dénouement différent, sans doute. Il serait intéressant d'analyser si cette façon d'être vise à déjouer un fantasme de destinée (Freud, 1920), à lier ou perlaborer le trauma révélé dans l'après-coup (Freud, 1918) à travers la compulsion à la répétition (Freud, 1920) ou encore à prendre le pas préventivement sur l'angoisse comme signal de peur de son inefficacité (Freud, 1926).

En guise de conclusion

Cet exposé clinique permet de retracer le rôle joué par le trauma comme écran chez la victime d'agression sexuelle alors que sur le plan économique l'expérience d'agression vient, en après-coup, bouleverser le rapport du Moi avec ce pulsionnel violent que le trauma a permis brutalement d'entrevoir. La répétition comme façon de lier l'excès d'excitation échoue et la fixation au trauma entraîne une régression pulsionnelle et la déliaison (Freud, 1920). L'impuissance de la victime à se protéger contre un afflux d'énergie se poursuit dans un état de détresse que la lutte défensive basée sur le déni, le clivage et la projection ne parvient pas efficacement à contre-investir (Freud, 1920, 1926). J'ai cherché, à l'aide de la présentation clinique du cas de Madame D., à décrire comment la symétrie entre pulsionnalité propre (danger interne) et la pulsionnalité entrevue chez l'agresseur (danger externe) tel que décrit par Freud (1926) contribue à entretenir l'état de détresse. Le débordement du Moi qui s'ensuit donne naissance à un système de défense contre l'effraction qui opère à plusieurs niveaux. à un premier niveau, la fixation sur le trauma comme écran constitue un déplacement qui est secondairement entretenue par l'identité de victime à laquelle la personne traumatisée tient désormais. Puis l'identification à l'agresseur dans le sens annafreudien sert à consolider cette stratégie défensive en donnant un sens à l'hostilité éveillée en soi par le biais de l'agression.

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Dernière mise à jour le 10 mai 2007
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